dimanche 7 août 2016

2ème roman de Marceddu Jureczek, "Chì ùn sia fattu di guai" (1)

Pas un billet pour commenter aujourd'hui, mais, pour commencer, un billet pour citer.

La citation est littérature (choix d'un lecteur, qui découpe subjectivement dans le texte, et montre le résultat, comme un des éléments qui ont arrêté, ou ralenti, ou donné de l'épaisseur à sa lecture, créer un noeud d'imaginaire ; les yeux, l'esprit, le texte - entremêlement ; où ai-je lu qu'il faut trois mains pour tresser ?...).

Le chapitre 6 de ce roman - Chì ùn sia fattu di guai - m'est apparu comme un grand moment de lecture, une force d'imaginaire puissante, efficace, pour longtemps... Voici 4 paragraphes de ce chapitre (pages 60 et 61). Une traduction en français (une tentative) viendra plus tard. Le personnage principal (39 ans) est de retour dans son immeuble délabré du quartier populaire du Borgu à Ajaccio, au 46 rue Fesch, après dix ans d'absence totale de Corse (il vit et travaille à Paris). Il monte les escaliers de son immeuble où se trouve le corps de son père décédé (73 ans) et où va le retrouver toute sa famille. Nous sommes dans les années 2010, vraisemblablement. Ce passage évoque ce qu'étaient les cabinets pour lui, ce qu'il représentaient d'effroi et de gêne, le contraignant à y aller le moins souvent possible, à être sans cesse constipé, hanté par la croyance que les morts vivaient dans les conduits et pourraient venir lui griffer les fesses au moment même où il se mettrait à "chier"...


Quiddi cabinetti appesi aviani finitu pà ammalallu, u corpu gonfiu è dulurosu, pruibenduli di cacà in paci, cù a rigularità nicissaria à a tranquillità di i stintini. È comu è à quali l'avaria pussuta cunfissà, quandu chì tutti u cridiani custipatu parvia di a cicculata è di i carameli ch'eddu si furava in i vasetti di a butaga.
À quali po l'avaria pussuta palisà ch'eddu si straziava i minucci, nighendu di spulsà da eddu ciò chì luttava par escini, parchì u cabinettu in tarrazza di casa, a soia parò, 'ssendu diffarenti assai assai à quiddu di i tarrazzoli, di smaltu immaculatu cù l'abbatanti biancu, a carta da asciuvassi è a piccula scopa pà a pulizzia, tistimunianza di u passaghju à un'antra epica mena sfacciata è più igienica, era puri, quiddu cabinettu, divintatu u locu dundi tutti vinariami à finì, in a bocca spalancata, morti è muribondi ad una para, cuzzati cù forza in u cunduttu strettu appostu da crescia circhenni è suffrimenti.
U cabinettu, l'intrata vera di l'Inferni com'eddu i si rapisintava eddu ziteddu, mischienduci raconti di casa è maghjini di i litturi soi dundi Enea è a Sibilla u si purtavani à presu in una sapara tamanta è u rughjonu tenebrosu pupulata à finzioni ed incubi smurfiati appesi à i rami di certi arburi immensi è senza ità micca, pà ghjugna infini à rembu di l'acqui fangosi chì bagnani i terri di l'imperu da in ghjò, fiumi di lacrimi è d'afflizzioni, l'ondi di Cocitu ed Archeronti, ch'eddu li paria di scatinà in un sboddaru torbidu ogni volta ch'eddu facia corra l'acqua di u cabinettu.
È casu mai ch'eddi vultessini à pichjà à l'usciu di i vivi i morti, turcendusi è firscendu, tal'è quali in quiddi foli di minnanna è di a zia, fà chì spuntariani, mentri ch'eddu saria pusendu è cachendu, da quidda bocca infirnali, aguatendulu pà i cosci, straccenduli i culi, infilznedulu cù quiddi diti ranfiuti.


Eccu, m'hè piaciutu monda issu passaghju. Issu mischiu di mitulugia, di cridenze pupulare, di letture è di spirienze zitelline, mezu comicu, mezu spaventosu, mischiu di rialità è d'imaginazione.

C'est ce que je cherche dans la littérature (corse), quand le texte me permet de décoller d'un coup, et de surplomber le monde, ou de me donner cette impression, d'y être sans y être totalement, plongé dans le conduit des toilettes et regardant de haut l'ampleur de cet empire infernal.

Cette expérience fondamentale d'aller aux toilettes, de pouvoir y faire ses besoins en toute tranquillité... Voilà un des critères fondamentaux d'une civilisation humaine ! (Je reviens de visiter le Camp des Milles, près d'Aix, camp d'internement durant la Seconde Guerre mondiale, et, bien sûr, comparaison n'est pas raison, on voit là aussi ce que peut être une vie inhumaine sur ce simple critère.)

Ce passage du livre me semble très fort, très beau, nous amenant à comprendre plus clairement les raisons d'une haine, comment le personnage va être plongé dans une féroce haine de soi.

Je reprends un message posté sur Facebook, à propos de ce roman :

Fini de lire le roman de Jureczek : je n'en suis pas encore sorti, la composition, les différents styles utilisés, l'intrigue, les scènes, tout est fort, l'affaire Bastelica-Fesch via les yeux d'un fils qui a fini par prendre en haine son père qui participa à l'événement, jusqu'à quitter définitivement la Corse et vivre librement sa vie à Paris, notamment son homosexualité (quand le livre commence, André est en couple avec Yassine). La littérature Corse, et notamment de langue corse, s'enrichit d'une œuvre extraordinaire. Je ferai un billet sur mon blog. J'espère que ce livre sera lu par tous les gens qui lisent le corse et qu'il sera rapidement traduit en français ! Et qu'on en discutera partout.

Bonne lecture !

vendredi 5 août 2016

Divin juillet (suite)

Suite du billet "Divin juillet".

Donc, le roman de Gilles Zerlini m'a emballé.

Rappel de la couverture : CHUTES ou Les mésaventures de Monsieur Durand. Un titre en lettres majuscules, un sous-titre en lettres minuscules, le tout plaqué sur une énorme grenade dite MK2.

Chutes : en effet, Monsieur Durand semble ne jamais cesser de tomber, encore et encore, dans les cercles de son enfer (en fait, le nôtre, nous dit la voix du narrateur...) : le monde contemporain de l'entreprise, ici une agence de communication (c'est-à-dire une agence de destruction du langage et de l'humanité). (Je me souviens : Jérôme Ferrari en donnait sa version dans Un dieu un animal, et là aussi la guerre n'était pas loin).

Mésaventures : car le roman oscille entre, ou entremêle, voire unit deux tonalités, le récit didactique naturaliste de cette solitude dans un monde qui se dissout et le commentaire faussement distant, mais vraiment ému, du narrateur (celui qui nous interpelle régulièrement : par exemple, page 33, au début du chapitre IV, justement intitulé "Chutes" : "Y a des choses comme ça mon frère qu'on fait seulement pour plaire, pour tenter de combler le vide, pour essayer de redistribuer la chance qu'on a eu à naître pas débile ou bancal, de régurgiter tout cet amour reçu, pour les autres, par compassion.").

Gravité, distance : deux façons de regarder les tourments du personnage avec humanité. De Dante Alighieri jusqu'à "Durante Alighieri".

Beauté poétique des expressions revenant en force à la fin de l'ouvrage, lorsque le personnage arrive finalement à s'extraire de son enfer (le nôtre) : "Comme un sommeil profond une douce noyade, comme le mica au centre d'une boule de granit, seul cette fois-ci pour de bon..." (page 107) ; "Et puis plus loin, des bêtes ; brebis groupées en un seul corps lové en spirale et le doux bruit de leurs mâchoires, un seul grand animal magique, un accord musical pour qui l'a déjà entendu. Quelques vaches éparses au pelage fauve et bringé, aux yeux immenses et charmeurs cerclés de noir, au mufle sombre de coton, suivaient son passage du regard." (page 113).

Passage du naturel au surnaturel. Il faut lire le roman, je ne peux en dire plus, au risque de déflorer le jardin final. Présence normale de ce surnaturel, présence nécessaire, refuge ultime de ce que peut être une vraie relation d'humanité.

Le dernière phrase est une question : très belle. Qui nous engage à répondre, ou à relire le roman, trop court, mais dense, car, nous l'avons lu trop vite, on s'en rend compte à la fin, il faut y revenir, goûter la conduite de chaque chapitre, de l'attaque à la clôture, sans oublier les titres, et les ellipses entre eux.

Littérature corse vivante.

Et puis j'ai lu Tito Franceschini Pietri, Les dernières braises de l'Empire, d'Elisabeth et Sampiero Sanguinetti. J'ai beaucoup aimé ce personnage réel, secrétaire particulier de Napoélon III, du Prince impérial puis de l'impératrice Eugénie. Un homme tout entier voué à cette famille impériale, un intime, connaissant toutes les affaires politiques et personnelles, oeuvrant pour le retour de l'Empire, mais voyant tout cela s'effondrer, et cette famille, et le bonapartisme, et le rêve d'Empire. La fin.

Quel travail fabuleux de déchiffrer ainsi 45 années de correspondance entre ce Tito (Jean-Baptiste) et sa demi-soeur Catherine !... qui au début du moins sembla nourrir une admiration et une affection quasi-incestueuse pour son demi-frère. Tito, nous font comprendre les auteurs, était voué aux femmes impossible, aux femmes idéalisées et intouchables (mère morte en couches, demi-soeur, impératrice)... Génial personnage figurant la puissance, la maîtrise (de l'eau sur ses terres de Balagne, de ses affaires de familles, des intrigues politiques corses et parisiennes, des contacts avec les sommités mondiales) et tournant cependant à vide, n'embrayant plus sur le monde réel, simple figurant, figuration... Un peu comme ce Prince impérial mourant glorieusement en Afrique du Sud, percé par les flèches et les lances des Zoulous... Fin.

D'ailleurs, la photo qui orne la couverture est étrange : Tito est debout, en chapeau haut de forme, une canne à la main gauche, le coude du bras droit sur une rambarde à colonnade qui semble factice, comme d'un décor pour studio de photographe... (une photo prise entre 1858 et 1870, donc pendant la période où l'Empire existe encore... mais vit ses dernières années en France).

Livre crépusculaire, donc. La forme choisie par les auteurs, mêlant récit et analyse, a rendu ma lecture très agréable, mais le personnage m'a paru éloigné. J'aurais aimé en savoir plus sur sa vie sentimentale, notamment (pas marié, pas d'enfants). Seule allusion, à la page 176, lorsque les auteurs reviennent sur les enfants morts en bas âge de sa demi-soeur Catherine :

"L'important pour lui est que Catherine soit en vie. Lui dont la mère n'a pas eu cette chance. Les enfants meurent souvent à la naissance ou peu de temps après. C'est dans l'ordre des choses, c'est douloureux, mais on veut se persuader que le petit être n'est pas encore totalement une personne. Il faut bien trouver le moyen d'atténuer le malheur. Ce qui est plus révoltant, c'est que la mère s'en aille car, de toute façon, sans sa mère, le petit être ne sera jamais totalement heureux. L'injustice dès lors est double : l'injustice d'une jeune femme qui meurt et l'injustice d'un enfant privé de sa mère. Un enfant qui ne pourra peut-être jamais plus dépasser le manque de ce vide insupportable. Tito avait tenté de le surmonter en idéalisant la femme absente et inaccessible et en évitant de lier sa vie à celle des femmes accessibles. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir des aventures et des maîtresses si l'on en croit ses amis Mérimée et Stoffel qui se plaisent à glisser des allusions grivoises dans les courriers qu'ils échangent avec lui."

Oh, j'aurais aimé en savoir plus : "des aventures et des maîtresses", "ses amis Mérimée et Stoffel"... Les auteurs auront voulu rester pudiques sur ce sujet, pourtant considérable. Maîtrise du coeur et de la sexualité... pour aller où ? Finir par être enterré à côté de son Empereur...

Puis j'ai lu Les mauvais sujets, écrit là aussi par un couple d'auteurs, Michèle Corrotti et Philippe Peretti. Lecture très agréable pour moi : plaisir du pastiche du roman libertin du XVIIIème siècle, plaisir de l'entremêlement des intrigues et des trajectoires de divers personnages, tous liés par la vie bastiaise des années 1768 à 1770 si j'ai bien compris. Mais ces plaisirs ne me portèrent pas forcément à relire l'ouvrage. Comme si les scènes et actions avaient trop peu de consistance pour mon regard... je les voyais défiler sans heurts pour, me semble-t-il, servir surtout d'illustration aux différents aspects de la vie bastiaise de l'époque (politique, religion, amour). C'est évidemment une sensation bien singulière, et une opinion subjective, je les énonce ici pour rendre justice à la vérité de ma lecture, non pour blesser quiconque. Donc, l'intérêt pour moi fut surtout historique (plutôt que romanesque) : dans la mise en avant de personnages non paolistes, comme Orlando Questa, le Bastiais, qui espionne pour le compte de Gênes ; les commerçants et notables bastiais regardent surtout leurs intérêts économiques en travaillant avec les nouveaux maîtres français ; Mirabeau joue en Corse une partition personnelle d'émancipation de la tyrannie et de la haine de son père ; les amoureux jouissent de leurs corps tant que cela est possible, les soldats cherchent à tuer le temps ou gagner une gloire sur le champ de bataille qu'ils pourront monnayer plus tard dans leur carrière. Cela pour moi est très important pour la littérature corse : mettre en scène toute cette complexité des sentiments ambivalents, changeants, où les soucis personnels et les attentes collectives passent sans cesse les uns devant les autres. Mais encore une fois, j'aurais aimé plus de chair, c'est paradoxal. Chaque chapitre commence par une voix qu'on prêtera à un narrateur d'aujourd'hui et brise ainsi trop souvent les deux piliers de la magie du romanesque (le suspense et l'identification), pour mon goût. Mais peut-être ne suis-je pas fait pour ce type de roman ?

Au final, trois lectures consécutives de trois ouvrages de littérature corse. Cela faisait longtemps que je n'avais pas vécu cela. Et ce fut si fort que cela me détermina enfin à rouvrir ce blog !

La discussion est ouverte bien sûr !

Un extrait du "Mémorial de Sainte-Hélène" : Santini face à son Empereur



(Comment cette petite île de Sainte-Hélène pouvait-elle imaginer qu'un jour son nom serait aussi célèbre ?)

Je reviendrai bientôt sur mes lectures des livres de Zerlini, des Sanguinetti et des Corrotti/Peretti, évoqués dans le billet "Divin juillet".

Car pour l'heure, je tombe à nouveau sur cet extrait du "Mémorial de Saint-Hélène" de Las Cases, que j'ouvrais au hasard, dans le petit salon à Campile, comme je le fais régulièrement quand je suis au village, ouvrir l'un des deux volumes, au hasard, et lire. Puis y penser. Rêvasser. M'endormir parfois - à l'endroit même où mon père est mort, il y a maintenant onze ans.

Napoléon Bonaparte, lui, est mort le 5 mai 1821, je parie que vous aviez oublié au moins le chiffre de l'année. Nous n'irons pas jusqu'à questionner la numérologie pour creuser les raisons de cet oubli...

Las Cases raconte des choses du temps où cet homme était vivant (homme extraordinaire, au même titre que n'importe quel homme d'ailleurs, il suffit de bien regarder...).

Napoléon était vivant, nous sommes le 29 juillet 1816, il ne pouvait savoir qu'il ne lui restait pas cinq ans à vivre.

Je m'endors. Je rêve. Je le vois. Fulminer.

Je vous livre le récit de Las Cases, le confit en dévotion. Il adore son Grand Homme. En écrivant ce Mémorial, il veut concourir à fabriquer Son Image immortelle. Il fait oeuvre d'imaginaire. A ce titre, je le bénis. Je le lis. Comme on dirait, je le vote.

Voici ce qu'il écrit :

LUNDI 29 juillet 1816

"(...)

Pendant le dîner, l'Empereur, fixant un oeil sévère sur l'un de ses gens, a dit, au grand étonnement de nous tous : "Comment, brigand, tu voulais tuer le gouverneur !... Misérable !... Qu'il te revienne de pareilles idées, et tu auras affaire à moi ; tu verras comme je te traiterai." Et, s'adressant à nous, il a dit : "Messieurs, voilà Santini qui voulait tuer le gouverneur. Ce drôle allait nous faire là une belle affaire ! Il m'a fallu toute mon autorité, toute ma colère pour le retenir."

Pour l'intelligence de ceci, je dois dire que Santini, jadis huissier du cabinet de l'Empereur, et que son extrême dévouement avait porté à suivre son maître pour le servir, disait-il, sous quelque titre que l'on voulût, était un Corse qui sentait profondément et s'exaltait avec facilité. Exaspéré au dernier point par tous les mauvais traitements du gouverneur, ne pouvant tenir aux outrages qu'il prodiguer à l'Empereur, aigri de voir sa santé en dépérir, gagné lui-même par une mélancolie noire, il avait cessé, depuis quelque temps, tout service de l'intérieur ; et, sous prétexte de procurer de quelques oiseaux pour le déjeuner de l'Empereur, il semblait ne plus s'occuper que de chasser dans le voisinage. Dans un moment d'abandon, il confia à Cipriani, son compatriote, qu'il avait le projet, à l'aide de son fusil à deux coups, de tuer le gouverneur et de s'expédier ensuite lui-même. Le tout, disait-il, pour délivrer la terre d'un monstre.

Cipriani, qui connaissait le caractère de son compatriote, effrayé de sa résolution, en fit part à plusieurs autres du service, et tous se réunirent pour prêcher Santini ; mais leur éloquence, loin de l'adoucir, ne semblait que l'irriter. Ils prirent alors le parti de tout découvrir à l'Empereur, qui le manda sur-le-champ en sa présence : "Et ce n'est, me disait-il plus tard, que par autorité impériale, pontificale, que j'ai pu venir à bout de terrasser la résolution de ce gaillard-là. Voyez un peu l'esclandre qu'il allait causer ! J'aurais donc encore passé pour le meurtrier, l'assassin du gouverneur. Et, au fait, il eût été bien difficile d'ôter une telle pensée de la tête de bien des gens ! etc."

(...)"

J'imagine bien la scène ! typique ! drôlatique !
Qu'est ce que je ris, lorsque je lis, et même à la énième relecture, la phrase de Napoléon : autorité impériale, pontificale... Les italiques de Las Cases rendent bien le ton, la force, l'énormité de la parole de cet homme face au chasseur fou qu'est devenu Santini ! Dans un jargon laid et utile comme n'importe quel jargon, on parlerait de discours narrativisé, un mot remplace tout un discours : "Santini, c'est l'Empereur qui vous parle, celui qui a mangé les Etats pontificaux !"

Pontifex : qui fait un pont. Un chemin. Un lien. Celui qui fait cela ne peut cautionner ce meurtre sauvage.

Santini, mélancolique chasseur, meurtrier et suicidaire. Aïe, aïe... vieille histoire, éternelle histoire. Se rêvant tueur de monstre, et mourant au moment même de son exploit, un peu comme Hippolyte à la fin de Phèdre de Racine, héros sublime et parfait, aux dernières paroles si douces... Mais non, Santini, n'aura droit à rien, qu'à subir la parole d'ouragan de l'empereur pontifex et continuer à vivre, à supporter les outrages administrés par le gouverneur de l'île de Sainte-Hélène...

Nous le lisons, ce pauvre Santini. Figure sublime de la littérature corse. On pourrait imaginer les mots de cet homme, là-bas, ourdissant son projet dans son âme, se parlant à lui-même, grommelant des imprécations au passage du gouverneur, discutant le bout de gras avec Cipriani et les "autres du service", tentant de répondre à son maître l'Empereur, l'impérial, le pontifical ! La force de cet homme, Santini, incroyable, qui va jusqu'à obliger le Maître de l'Univers, Napoléon Ier lui-même, à en appeler à son autorité personnelle...

Las Cases ne rapporte pas les mots de Santini (utilisait-il le corse, le français, les deux, mélangés ?).

Littérature corse : les mots inaudibles du chasseur Santini en juillet 1816 à Sainte-Hélène. Divin juillet.

dimanche 31 juillet 2016

Divin juillet

(Le titre est une citation, mais ce sera difficile de l'identifier...)

Cher journal "extime" (selon l'expression de Tournier), lieu appelant à la discussion collective courtoise même entre anonymes, sorte d'agencements d'anthologies ultra-subjectives, paradis ou enfer de la critique de livres corses, agent - avec bien d'autres - de la vie de l'imaginaire corse contemporain (d'une complexité encore bien méconnue), appel à regarder avec enthousiasme la production littéraire (et artistique au sens large) insulaire, etc. etc., je te retrouve.

Trois ans, jour pour jour, après avoir mis en sommeil ce blog, je le rouvre. Je n'y reviendrai qu'à mes heures perdues, qui sont devenues rares. Je me suis longuement demandé si je laissais la possibilité d'envoyer des commentaires ou si, suite aux expériences riches mais parfois malheureuses du blog première époque (2009-2013), je ne ferais pas mieux de laisser d'éventuels commentaires fleurir ailleurs, surtout sur Facebook. Mais finalement, je trouve que le blog est un lieu qui rend plus accessible les propos et les discussions, qui pourront ainsi être lus bien plus tard, différemment.

Mes principes sont les mêmes : définition maximaliste de la littérature corse (écrite en toutes langues, brassant l'imaginaire insulaire), appel à la discussion sur les lectures réelles des ouvrages littéraires corses, liberté absolue dans la façon d'évoquer nos lectures (quelques mots, dix pages, en prose ou en vers, etc.), possibilité d'évoquer des films, des travaux d'arts plastiques, des chansons, etc..., appel à la courtoisie dans les échanges et à la sincérité la plus grande possible (je considère les critiques négatives comme normales et bienvenues, je ne considère pas que pointer ce qui nous a déplu ou paru mauvais dans un livre serait inutile ou équivaudrait à agresser son auteur).

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Un auteur écrit (en réponse à deux journalistes) :

"La littérature n'a aucun devoir. Elle n'est là que pour le plaisir intense que nous prenons à la faire, et pour la sorte bien différente de plaisir que l'on prend à lire quelque chose qui a du corps, quelque qui a été conçu pour résister au temps, en plus de la beauté qui en est l'essence même. Quelque chose qui jette encore des étincelles - une braise dont la lueur, pour sourde qu'elle soit, n'en est pas moins opiniâtre."

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J'ai été frappé par une chose : les trois livres que je venais de lire à la suite (lors de cette dernière semaine de juillet, divin juillet, entre la rue Maglioli à Ajaccio et le quartier Scubettu à Campile) avaient un point commun, un climat commun : un climat crépusculaire.

Je corrige tout de suite mon impression, parce que je n'aime pas quand ça se finit, je n'aime pas les fins tragiques... je veux me souvenir qu'après le sang, il y a une famille... qu'une fois Hippolyte et Phèdre déchirés, Thésée adopte Aricie. Et la lumière se fait dans la salle.

Disons donc plutôt, un moment crépusculaire traversé d'aube.

Les trois livres sont :

- Chutes ou Les mésaventures de Monsieur Durand, Gilles Zerlini, 2016, éditions Materia Scritta
- Tito Franceschini Pietri. Les dernières braises de l'Empire, Elisabeth et Sampiero Sanguinetti, 2015, édition Albiana
- Les mauvais sujets, Michèle Corrotti et Philippe Peretti, 2016, éditions Alain Piazzola

J'ai aimé lire les trois.
J'ai préféré de loin le premier, le premier roman de Zerlini, dont j'avais adoré les Mauvaises nouvelles. Pourquoi ? Parce que j'ai eu la sensation de vivre avec l'histoire. Des scènes, des expressions me restent dans la tête et le coeur. Tout ne me plaît pas dans le roman de Zerlini, je trouve que la première moitié du livre (récit de la crise vécue par un homme qui n'en peut plus du monde qui l'entoure, monde aseptisé et hypocrite de l'entreprise libérale, monde disparu de son Toulon natal, monde familial et personnel en déshérence) est un peu attendue. Le déclin, le déclin... même si je trouve l'entremêlement des étapes de ce déclin avec les remémorations du personnage assez réussi, renouvelant régulièrement mon attention. Remémorations dont j'ai senti la force de chose vue (vécue). J'ai aimé sentir la vie de Zerlini dans ces remémorations.
Et puis est venu pour moi le chapitre du "Dernier conseil d'administration" que la grenade en couverture du livre préfigure (grenade qui remplace le taureau en couverture des Mauvaises nouvelles...). A partir de ce moment, mais je ne révèle rien de l'histoire, l'histoire pour moi devient primordiale, je suis en attente, je veux savoir. J'ausculte chaque détail. Monsieur Durand a pris un autre chemin, c'est le deuxième moment du livre, jusqu'au tout dernier chapitre qui nous réserve une troisième surprise, géniale, très belle (aussi forte, pour moi, que la séquence finale de Tree of life de Terence Malick).
Y repensant, plusieurs jours après, me vient l'idée que je n'avais pas compris l'évidence ! Le court roman de Zerlini, mine de rien (d'ailleurs le roman commence ainsi : "Un drôle de type comme on dit, un type simple, une face ordinaire, sans beaucoup de charisme."), mime les trois moments de la Divine comédie. Bien joué ! Le livre refermé, je suis emballé. J'ai envie de le relire. Je le relirai.

(Il faudra aussi que nous parlions de la préface de François de Negroni, un des rares textes d'aujourd'hui à regarder la littérature corse contemporaine avec point de vue ample et critique, propre à susciter la discussion, comme les analyses de Kevin Petroni, nous y reviendrons).

Bien voilà. Il est 19:16. On me somme de lâcher l'ordinateur. J'obtempère. Je reviendrai mardi ou plus tard sur mes lectures des Sanguinetti et des Corrotti/Peretti !

jeudi 1 août 2013

Complément d'information

J'engage tous les curieux de littérature (notamment corse) à visiter tous les sites qui sont référencés dans les rubriques de ce blog, à participer à toutes les manifestations littéraires (en librairie, sur les places des villes et villages, avec les auteurs, les éditeurs, rencontres, signatures, débats, ateliers) qui font vivre la littérature en Corse et la littérature corse.

Ce blog (Pour une littérature corse) est bien fermé, car il me prenait trop de temps et ne m'en laissait plus pour d'autres activités, et ce petit billet n'est pas le signe de sa réouverture.

Je veux simplement signaler que je poursuis donc d'autres activités (qui ont cependant la même perspective que ce blog) :

- sur Facebook (relais d'informations et éventuellement discussion à propos de la vie littéraire et artistique corse)
- au festival Racines de ciel (festival littéraire d'Ajaccio)
- au festival Histoire(s) en mai d'Arte Mare à Bastia
- diverses interventions ici ou là (à suivre sur Facebook)

Bonnes lectures, bonnes discussions. Au plaisir de se retrouver sur le Net ou quelque part sur la planète.

lundi 8 avril 2013

Arrêt (définitif) de ce blog

D'autres projets vont me demander temps et énergie, j'arrête donc définitivement l'activité de ce blog, qui reste ouvert à la lecture (550 billets et presque 4000 commentaires, il y a de quoi lire et relire). Merci encore à tous les participants et aux futurs lecteurs.

mardi 2 avril 2013

"Le moindre geste / U mìnimu gestu", de Stefanu Cesari

Je l'ai enfin lu, d'une traite cette fois, d'abord la page en français puis celle en corse, et parfois inversement, avec, régulièrement, le plaisir d'oraliser le texte, le murmurer, le faire entendre, se l'entendre dire. (De quoi parlé-je ? Du quatrième recueil de poèmes de Stefanu Cesari, "Le moindre geste / U mìnimu gestu", publié celui-ci aux éditions Colonna, après trois autres publiés chez Albiana, A Fior di Carta, Les Presses Littéraires.)

Ed avà vi dicu subitu ciò ch'aghju in mente : sempre sempre Cesari ci parla di issi gesti è cose simplice di u cuttidianu, hè vera, ma fate attinzione chì u linguaghju t'hà ancu a so impurtanza. Mi pare chì u libru ci dice : eu cercu u mo linguaghju.

Ed e lingue sò duie ! L'hà dettu ind'è Martinetti (emissione televisiva "Sera Inseme" nant'à Via Stella), Cesari ùn po dì ci in chì lingua scrive ! Magnificu ! Quessa a risposta mi piace.

Son langage a deux langues, et réfléchit sans cesse aux conditions de sa naissance face aux choses, aux sensations, très souvent au petit matin.

Comme d'autres poètes (mettez les noms que vous voulez ici) il a le chic pour trouver le rythme, le ton, la scène (simple et mystérieuse) qui fait que l'on garde le poème à l'esprit, on le retient. Voilà : il cherche le langage de la mémoire, ce n'est pas le langage de la mémoire, non, mais il le cherche.

- Il faudrait parler des peintures de Badia : je trouve le contraste saisissant entre l'écrit et l'image. De prime abord, je ne vois pas le rapport, il y a une violence dans ces peintures, une douleur, un mutisme (ou un cri muet), très expressifs, enfantins et angoissants (cela me fait penser à l'art brut), alors que le texte ne crie jamais. L'autore ci hà dettu ind'è Martinetti : "vinti cinque faccie chì dicenu qualcosa" (mi pare). Mais ce sont les différences de registres qui me frappent plutôt, je n'arrive pas à prêter ces mots-là à ces visages-là. Et pourtant je trouve quelque chose de fort et de pertinent dans la présence de ces images. -

Et puis en fait les scènes évoquées par le texte sont très variées : ce n'est pas toujours le petit matin et la cafetière, et dit comme ça cela fait un peu puéril, je caricature bien sûr, car en fait chaque "page-poème" contient une expression mystérieuse, qui ouvre un espace, où tous les éléments du texte peuvent se réagencer, exemple :

Le feu de la gazinière est allumé, vous n'avez pratiquement pas dormi
le peu rassemblé là recouvre tout, comme une peau.
les gestes simples se rebellent
de bon matin, quand les poumons peinent
à déployer le jour, à ôter la poussière.
l'odeur du café.
on reste encore

Ici donc, l'expression : "comme une peau", et si je l'enlève, il me semble que le poème perd beaucoup.

Et la présence permanente de deux versions (corse / français) laisse aussi cet espace dont je parlais (car souvent l'autre langue propose un autre découpage, un autre rythme, voire d'autres images, avec du texte en plus ou en moins) :

U focu di a cucinara hè 'ncesu. ùn eti guasgi micca durmitu
u pocu accoltu quì, v'impannumighja.
i gesti sìmplici scumbàttini di matinata,
quandì i pulmona stràziani
à tirà u ghjornu, à fà a pulvariccia.
una 'nghjìcula di caffè.
stemu cù voscu

"Impannumà" ! Quessa a parolla ! ùn la trovu micca nant'à u situ di l'Adecec (infcor), serà un neulugismu creatu à partesi di u "pannu" (linge, toile, drap, habit, vêtement ; drap mortuaire) ? Dois-je comprendre ce recouvrement comme celui d'un linceul ? Mais le texte en français disait : "comme une peau", j'y vois de la vie plutôt.

Voilà c'est ce que j'adore dans le travail de Cesari : il écrit dans les deux langues, il ne traduit pas au sens strict du terme.

Peut-être avez-vous d'autres manières de lire cette poésie, et ce livre en particulier ? Parlons-en.

Pour finir, deux autres extraits : les deux premières pages, et les deux dernières (ne vous inquiétez pas je ne révèle rien qui vous empêchera de lire l'ouvrage en entier, et de le relire !) :

Ci hè statu 'ssu visu chè n'emu induvinatu, un raghju di soli
prasisti sempri in l'ochja chì sònani i morti ghjustu accantu
ci accuddimu
pocu sicuri inghjir'à a tola senza ch'idda sichi missa, una mani boca
i carabùduli in quidd'altra, netta più o menu,
ci hè pocu à dì.

una barbabàtula. u sonu di i pàgini prestu passati cussì, cù u ditu,
vàrcani
'ssa schilfatura 'n u linguaghju

Il y a eu ce visage entrevu, un rai de lumière
persiste encore dans l'oeil alors que sonnent les morts pas loin
on se recueille
plutôt vagues autour d'une table sans qu'elle soit mise, une main rassemble
les miettes dans l'autre
fait propre, à peu près. pas grand-chose à dire.

un phalène. un léger bruit de pages tournées très vite.
la ligne de partage semble franchie

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Auguri

chì calchì ranzata longa vi dessi
paci. chjamessi

una manata di ghjorna, cussì pricisi 'n u bordu
u grisgiu di a dintella pulvaricciosa.

ci sarà bè un mumentu, 'ssa sinsazioni di friscu in faccia, è po u tèpidu, è u calori.
ci sarà un mumentu pà ricunnoscia. spartareti. l'aspittera d'altri corpa cullati à u 
tissutu neru. biancu. certi volti l'azardu d'un culori vivu. mai u grisgiu di a dintella
pulvaricciosa. tuttu hà da essa richjaratu. ùn avareti micca bisognu di veda. ciò ch'iddu
'nsegna u disiriu cù tutti i so dita impuntati. in calchilocu trà u ventri è a spadda una
'mpricisioni. un vacari à l'ànima.
è po' ci sarà una statina, i so ciduti viulenti, chì sò rari.

diciareti hè a fini d'un mondu à quidda parola cridaremu

Pour augure

qu'une longue pluie vous apaise. rappelle

cet éventail de jours au bords précis,
le gris de la dentelle sale, la poussière.

il y aura un moment, cette presque fraîcheur au visage, et la tiédeur, et la chaleur.
il y aura un moment pour la reconnaissance. vous partagerez l'attente d'autres corps
collés au tissu noir. blanc. quelques fois le hasard d'une couleur vive. jamais le gris de
la dentelle sale, jamais la poussière. tout sera rincé. vous n'aurez pas à voir ce que
montre l'envie avec d'innombrables doigts tendus. quelque part entre le ventre et
l'épaule, une imprécision. comme un flottement de l'esprit.
et il y aura des étés, des orages vivants, si rares.

vous direz c'est une fin en soi.
on vous croira sur parole.

jeudi 28 mars 2013

Le retour de Saint-Exupéry

Je tombe hier par hasard - je cherchais à la FNAC le livre de Michel-Vergé Franceschi sur "Marseille", collection Bouquins - sur un nouvel ouvrage de Thierry Ottaviani, "La Corse des écrivains" (éditions Alexandrines, visiblement spécialisées dans dans les biographies et guides littéraires). Certes ce n'est pas le premier livre qui promène son lecteur dans les différentes régions de l'île en évoquant le regard que des écrivains (depuis l'Antiquité jusqu'à aujourd'hui) ont porté sur ces coins ou sur la société corse dans son ensemble. Je reviendrai dans un autre billet sur ce qui me rend cet ouvrage agréable et ce qui au contraire me déçoit beaucoup (toujours courtoisement).

Pour l'instant, je veux citer ce passage :

"En partant de Bastia, la route mène à l'AEROPORT DE PORETTA, près de l'étang de Biguglia. Il accueille plus d'un million de passagers par an. Combien savent que c'est de ce lieu qu'Antoine de Saint-Exupéry prit son dernier vol pour le ciel ? Il était parti faire des repérages photographiques pour préparer le débarquement sur les côtes de Provence. Une stèle est visible à l'aéroport de Poretta. Elle rappelle que l'aviateur s'est envolé pour la dernière fois le 31 juillet 1944.
Certains livres du XXème siècle attribuent à Saint-Exupéry une Ode à la Corse qui compare l'île à un "galet posé sur la Méditerranée" ; mais cette paternité n'est pas prouvée."

Quelques remarques :

1. J'aimerais savoir (je vais questionner l'auteur à ce sujet) quels sont ces "livres du XXème siècle" qui attribuent ce poème à Saint-Exupéry ? (Je rappelle que l'enquête menée sur ce blog ne nous a permis que d'identifier précisément, pour l'instant, un ouvrage d'histoire, "La grande aventure des Corses" de René Sédillot, publié en 1969 : voir ici le billet qui en parle.)

2. Si "cette paternité n'est pas prouvée", est-il bien utile de citer ce texte ? Visiblement, Saint-Exupéry n'a jamais été un écrivain "de la Corse" ; un écrivain passé par la Corse (ses dernières semaines avant de mourir), oui, qui y a peut-être écrit des pages de "Citadelle" et plus certainement deux lettres retrouvées dans sa chambre après son départ définitif, mais rien sur la Corse.

Voilà l'aventure continue, je vous tiens au courant des éventuelles avancées de l'enquête, n'hésitez pas à faire part ici d'informations utiles (ou inutiles mais drôles).

Pour les fous et les vicieux, voici le lien vers tous les billets concernant Saint-Exupéry sur ce blog.


mercredi 27 mars 2013

Explications...

Comme il apparaît que le précédent billet intitulé "Un premier écho des conférences et débats du Salon du livre de Paris 2013" proposait un compte rendu comportant bien trop d'erreurs de transcription des paroles prononcées samedi dernier, je l'ai supprimé.

Je suis bien désolé de cet incident.

Je me suis rendu coupable de bien des maladresses similaires par le passé, et on a même pu m'en faire grief, supposant chez moi des volontés occultes et malveillantes... alors pourquoi continuer ? A vrai dire, je ne sais pas, je sais seulement que je n'arrive pas à arrêter d'essayer de faire de ce blog un espace d'échanges. Mais ou bien cet objectif est ridicule (mais pourquoi ?), ou bien je suis la mauvaise personne pour tenter ce genre de chose (dès lors, dites-moi où l'on peut trouver un espace ayant le même objectif... afin que j'évite de le souiller...).

Bon je dois être définitivement perdu pour la patrie, je vais continuer à essayer de ne pas trop me tromper, mais je jure que si quelqu'un prend la relève, je ferme ce blog définitivement et j'enlève tous les billets encore disponibles sur le net, cela évitera de froisser qui que ce soit.

AJOUT DU 28 MARS 2013 : Veuillez m'excuser mais je ne publierai pas de commentaires revenant sur cette affaire, même si je les lis, et certains avec beaucoup de plaisir. Par contre, je publierai tout récit de lecture et tout commentaire sur ces nouveaux billets, dans la mesure où les propos ne sortent pas des limites de la courtoisie (certains s'étonnent que je ne publie pas leurs avis alors qu'ils contiennent des attaques personnelles). Je demanderai aussi à toutes les personnes concernées d'essayer de ne pas considérer les avis et critiques comme des actes malveillants. Je répète donc ici que je ne fermerai pas ce blog tant qu'il n'y aura pas d'autre lieu dévolu aux discussions autour de la littérature corse (il y a nombre de blogs, sites et même forums passionnants qui proposent des avis sur des livres et des spectacles mais ne sollicitent pas des discussions). Le jour où ce lieu existera, j'applaudirai et je souhaiterai bonne chance à leurs animateurs ; car je crois toujours à la nécessité impérative d'un espace public d'échanges de points de vue et d'expériences de lectures.

lundi 25 mars 2013

"La femme sans tête", d'Antoine Albertini

J'étais au courant de la sortie de ce "roman" par la presse, les blogs et Facebook sur Internet. J'avais lu l'interview très intéressante de l'auteur sur Corsicapolar, car elle montre bien ce que l'auteur a voulu faire (et éviter).

Puis j'ai acheté l'ouvrage (librairie Goulard, Aix), et je l'ai ouvert : la lecture du premier chapitre, je dois le dire, ne m'a pas engagé à poursuivre, cette histoire de vieux patriarche au bord de la mort, entouré de ses trois enfants, réclamant contre toute attente d'être enterré dans telle tombe du caveau, normalement prévue pour une autre personne m'a donné une impression de déjà lu, comme une séquence de début de feuilleton télévisé. J'ai lu deux ou trois fois cette entrée en matière et puis j'ai reposé le livre.

Hier, je l'ai repris, et ouvert au hasard. J'ai lu les premières pages de la deuxième partie (il y en a sept, plus un épilogue) qui concernent un pêcheur du sud de la Corse, nommé Rocchi, un tueur de jeunes gens. Afin de caractériser sa famille, ses névroses et les morts violentes qui la frappent, l'auteur mentionne le fait qu'une malédiction frapperait les Rocchi depuis qu'un ancêtre, pêcheur lui aussi, aurait attrappé et décapité une tortue dont il se serait servi comme berceau pour ses douze enfants...

Je résume le coeur de l'histoire, afin de ne pas trop se perdre. En 1979, en Corse, une jeune femme et son jeune fils disparaissent sans laisser aucune trace, puis en 1988 on retrouve le corps de la femme, terriblement battu et décapité, dans un caveau d'un petit village du Cap corse. Un gendarme hors-pair enquête alors durant de longues années pour retrouver le ou les assassins. Un journaliste (nommé Sébastien, me semble-t-il) reprend l'enquête à partir de 2006.

Cela m'a frappé, cette anecdote de la tortue. Une image puissante, comme dans un conte horrifique ; une légende propice à toutes les métamorphoses. J'eus alors une très forte envie de reprendre le livre au début, ce que j'ai fait hier soir. J'ai fini ma lecture à 2 h 30 cette nuit. J'étais captivé, j'ai souligné des passages, j'ai écrit des notes dans la marge. Et je me suis dit : voilà un ouvrage puissant. Certes je trouve que l'auteur retient un peu son écriture, comme s'il ne voulait pas se perdre en voulant trop en faire, ce qui aurait été un risque avec une histoire aussi riche et horrible. Certes parfois je trouve qu'il y a trop de savoir-faire journalistique dans les portraits rapides de certains personnages ou dans le choix de quelques détails significatifs pour fixer certaines scènes dans l'esprit du lecteur. Mais cela ne m'a pas empêché d'être d"abord embarqué dans le livre, puis littéralement passionné, même lorsque les événements de l'enquête deviennent presque incroyables. Au cours du livre, le lecteur que je fus s'est identifié avec ce gendarme et ce journaliste : je voulais savoir, savoir qui avait tué ces deux innocents.

Je ne dévoile rien du livre (impossible si l'on veut en profiter pleinement ; cependant, je le ferai plus tard, dans un autre billet, car ce livre peut se relire, ce qui est une bonne chose, non ?).

Je veux simplement insister sur deux sentiments qui me rendent cet ouvrage précieux :

- ce que j'appelle "littérature corse" s'enrichit pour moi d'un maître livre dans un nouveau genre, celui de l'enquête fictionnelle. Je ressens très fortement le besoin depuis longtemps d'ouvrages aussi culottés,  courageux, offrant un regard personnel, critique sur la réalité insulaire. Ce qui est très beau (et pas du tout annoncé en quatrième de couverture), c'est que le livre est en fait l'entremêlement de deux histoires, deux paroles : le récit de l'enquête du gendarme (à travers son regard, à la troisième personne), entre 1979 et 1994 (je crois) et le récit de l'enquête du journaliste, qui évoque son enfance à la première personne (il avait 11 ans lors de la découverte du cadavre décapité et martyrisé), son père, son obsession, sa carrière professionnelle. (Tiens, un nouvel exemple de personnage journaliste dans cette littérature : je me souviens de Leo dans "Ecce Leo" de Flavia Accorsi et du journaliste dans "Une affaire insulaire" de Jean-Baptiste Predali ; vous en voyez d'autres ? à comparer, peut-être...) Ce double regard, permanent, permet de multiplier les facettes du mystère, et un peu comme dans "Trois balles perdues" de Sylvana Périgot, nous assistons petit à petit à un transfert d'obsession et de malheur : une succession d'abandons, sauf que dans le cas du journaliste, l'écriture mène jusqu'à un livre publié... En ce qui concerne le gendarme, lui aussi écrit en fait, mais ses fiches cartonnées ou ses carnets sont couverts de listes et de codes, c'est une écriture privée, et qui doit conduire au mutisme. Pour sortir du silence et de l'oubli, il faut prendre la parole publiquement et proposer une oeuvre. C'est ce que fait Antoine Albertini.

- en fait, le livre est une double enquête qui puise son énergie dans une matière fascinante et écoeurante : la mort. La Corse est de nouveau ici, "l'île des morts", l'île des tombeaux et des caveaux, l'île des morts violentes. Certes. Mais cette fois-ci le crime passe l'imagination et heurte les mentalités : un enfant a disparu (certainement assassiné), sa mère a été battue d'une façon innommable avant d'être décapitée (le chapitre avec le médecin légiste est insoutenable). L'enfer a été vécu par des innocents. C'est impensable, et pourtant cela fut. Et tout le monde a cherché à masquer la vérité, puis à oublier même les mensonges. C'est ce gouffre de l'oubli que le journaliste ne peut accepter, en l'occurrence ce sera dans le domaine des crimes que son travail de résurrection se fera, mais nous pourrions imaginer bien d'autres applications d'une telle attitude. D'où l'attention aux détails. L'auteur écrit, page 105 : "le crime et son essence profonde, perceptible dans les parfums, les odeurs, les regards et les silences de ceux qu'il unit dans la nuit froide..." Il donne à voir cette union improbable (unis dans le crime et la mort, bourreaux et victimes, témoins et enquêteurs, obsédés et indifférents). Page 96 : "Le corps du gosse est là, tout près, qui attend qu'on le tire du purgatoire de l'oubli." L'absence de cet enfant viendra hanter l'esprit du journaliste dès sa propre enfance : écrire revient à donner un corps à cet enfant martyr disparu et oublié. Le livre est un tombeau, l'idée n'est pas nouvelle, mais en l'occurrence cela fonctionne comme un révélateur d'une société insulaire décidément bien trop accueillante aux forces de la mort (comme le cancer charognard qui mange tranquillement le patriarche du début du livre, qui ne se plaindra jamais). Le livre tire aussi sa force, je trouve, d'un travail poétique remarquable : l'idée de la disparition, de l'évanouissement, de l'effondrement se concrétise en une série d'images et de scènes, très variées, tout au long du livre. Et notamment (je finirai ce premier billet avec cela), à la page 28, lorsque le gendarme parvient dans le cimetière juste après la découverte du cadavre :

"Le soleil s'obscurcit. Serrier s'arrête un instant de faire les cent pas et la scène du cimetière, la foule massée derrière le mur d'enceinte, les silhouettes spectrales des experts de la gendarmerie, la cacophonie lumineuse scintillant sur les plaques de marbre noir, tout cela se confond dans une image réduite à deux dimensions, une anfractuosité dans l'espace et dans le temps au creux de laquelle il se tient immobile, les yeux fermés, surpris de vaciller et de sentir ses jambes fléchir imperceptiblement sous son poids."

L'auteur (comme le croque-mort dans "Ghjuventù, ghjuventù" de Marceddu Jureczek ?) va redonner toutes ses dimensions, et sa vie - une vie factice -, à ce que la mort, et les meurtriers, auraient voulu réduire à une "anfractuosité" (autre façon de nommer l'Enfer, où les corps et les esprits sont martyrisés, moqués, puis oubliés).

P.S. : Il faut que je remette la main sur "Caveau de famille" d'Elisabeth Milleliri, une autre journaliste qui avait elle aussi écrit un roman à partir des événements qui mirent fin à la vie de Marcelle et Yann Nicolas (Gabrielle et Yann Nicollet, dans le roman d'Albertini). Il faudrait comparer les deux ouvrages.